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12/06/2020

Dans l’après crise sanitaire, les commerces de proximité (nouveaux et déjà installés) ont-ils leur place dans le monde de demain ? Vincent Chabault nous répond.

 

 

Le commerce de proximité est aujourd’hui au centre du débat public et beaucoup de questions surviennent quant à l’avenir de ce dernier. Vincent Chabault, sociologue à l’Université de Paris et à Sciences Po, spécialiste du commerce et de la consommation et auteur de l’ouvrage Éloge du magasin, répond à nos questions dans une interview spéciale Les élévateurs. 

Propos recueillis par Amandine Drilleaud, fondatrice du programme.

 

Chez Les élévateurs nous avons lu votre ouvrage « Eloge du magasin. Contre l'amazonisation » que nous avons adoré. D’où vous vient cette passion pour le commerce de proximité ?  

C’est une passion ancienne, non-familiale, qui provient d’un constat : le commerce est partout, il occupe une place importante dans l’existence des individus et peu d’enquêtes sociologiques lui ont été consacrées. Les magasins ne servent pas seulement à écouler la production, une vie subtile, digne d’intérêt, s’y déroule. En la décryptant, il s’agit de comprendre pourquoi un commerce « tout écran » n’est pas pour demain.

 

Pour vous, quel est la place du commerce de proximité dans l’après-Covid ? 

Il n’aura échappé à personne que le commerce a été malmené durant la pandémie. La consommation a chuté de plus de 30 % selon l’INSEE. Les commerces non-alimentaires ont fermé leurs portes de longues semaines. Du côté des commerces alimentaires, l’approvisionnement des Français a été efficace, sans pénurie. Les commerces ont aussi joué un rôle important dans la vie des confinés. Les courses ont été l’un des rares motifs de sortie, le magasin a assuré son rôle de repère dans la journée, en particulier pour les personnes seules.

Le dispositif du drive de grande distribution ainsi que la livraison ont rencontré un succès compréhensible en raison des contraintes de mobilité. Mais le tableau ne serait pas complet si je n’évoquais pas la progression des commerces de proximité : les bouchers et les primeurs ont par exemple doublé leur chiffre d’affaires durant cette période. On peut repérer deux tendances qui se sont renforcées : la vente sans contact et la vente avec contact.

 

Les arguments que vous évoquez dans votre livre « Eloge du magasin » sont-ils toujours valables dans l’après-COVID ? Qu’avez-vous observé de majeur ? 

Comme le prédisaient les experts économiques, les consommateurs ne se sont pas rués dans les magasins non-alimentaires depuis la levée du confinement. La perte de revenus pour une partie de la population et les règles sanitaires contraignantes conduisent à voir émerger une consommation répondant à l’approvisionnement essentiel. Le shopping collectif, la flânerie, les achats d’impulsion semblent avoir disparu et la méfiance vis-à-vis d’autrui rend les déambulations limitées.

Chacun a pu découvrir les divers aménagements (gel à l’entrée, marquages au sol, plexiglas, entrée contingentée, postes d’encaissement « emballés », prise de rendez-vous obligatoire) contribuant au respect de la distanciation sociale. Il est évident que ces nouveaux cadrages nuisent à la fluidité quand ils n’obligent pas le consommateur à patienter dans des files d’attente à l’extérieur de la boutique.

La question majeure est la suivante : comment les commerçants peuvent-ils créer de la relation dans un tel contexte ? Ce qui s’apparente comme une injonction contradictoire – l’accueil sous contraintes – peut toutefois être envisagé comme une opportunité pour repenser le service en magasin et mener une réflexion sur cet aspect incontournable de la relation marchande. 

 

La crise sanitaire a renforcé votre analyse sur la création du lien social, pensez-vous que cela va perdurer dans le temps ?  Et si oui, ce phénomène peut-il sauver les commerces de proximité ? 

Ce qui m’a aussi frappé durant la crise, ce sont les mouvements de solidarité à l’égard des petits commerces : critiques à l’égard du modèle social d’Amazon, achats en masse de bons d’achat à dépenser après le confinement, commandes nombreuses de livres en librairie, etc. Une partie des consommateurs se sent concernée par la survie des commerces, en particulier parce qu’ils animent leur ville. Les élus locaux ont compris depuis quelques années l’importance qu’il y avait de soutenir les initiatives de re-commercialisation des centres-villes. C’est aussi un enjeu démocratique. Il a été observé que, lors des élections présidentielles de 2017, le vote en faveur de Marine Le Pen, était d’autant plus fort dans les communes de moins de 500 habitants que les commerces étaient rares. L’action publique mais surtout l’engagement des consommateurs doivent être les leviers de cette revitalisation. Il faut poursuivre les campagnes d’information valorisant les commerces locaux : ce sont des emplois, de l’attractivité économique, de l’animation, du contact humain.

 

Votre ouvrage « Eloge du magasin » critique le phénomène d’Amazonisation mais ne pensez-vous pas que ce dit phénomène répond à un besoin de la société et aux besoins d’une population à faible pouvoir d’achat ? 

Jeff Bezos a en effet réussi à faire croire que l’achat par les plateformes donnait accès à des prix défiant toute concurrence. Ce n’est pas forcément vrai. Il faut sortir de la contradiction suivante : se satisfaire d’une commande en ligne et… déplorer la fermeture des magasins ! Je rappelle aussi qu’une partie des activités d’Amazon n’est pas domiciliée fiscalement en France. Les magasins respectent quant à eux les règles fiscales. L’actualité récente nous a montré à quel point les recettes fiscales étaient utiles pour le financement des services publics comme les hôpitaux. La crise renforcera aussi ce que j’appelle « la consommation de destockage » (Action, Stockomani, Trois fois rien…) et ces circuits, comme le hard discount alimentaire, passent pas des magasins.

 

A l’ère du numérique, e-commerce et commerce de proximité sont-ils concurrents ou complémentaires ? D’après-vous, les commerces physiques doivent-ils se digitaliser (click and collect, site marchand, …) ?

C’est un autre enseignement de la crise. Les petits commerces isolés ont été contraints de renforcer leur digitalisation : communication numérique, commande en ligne, click and collect. La philosophie est différente de celle d’Amazon. L’enjeu est d’offrir un service pour le magasin et non pas contre lui. Les commerçants percevaient le numérique comme un concurrent, la crise leur a montré qu’il était un outil pour mettre en place un service supplémentaire. Il faut aussi souligner que les commerçants ont changé : ils sont aujourd’hui nombreux à maîtriser les outils numériques et les intégrer à la nouvelle économie de proximité.

 

Dans le cas où ces derniers doivent se digitaliser, ne pensez-vous pas que le commerce de proximité, jusque-là créateur de lien social perdra en « valeur ajoutée » ? 

Je ne le crois pas. C’est un service supplémentaire qui ne se substitue pas au contact humain lorsque le magasin existe. Je commande souvent des livres en ligne… en envoyant un mail à mon libraire de quartier… et je passe de longues minutes à discuter avec lui lorsque je vais chercher mes commandes. L’essentiel est la venue en magasin : pour y chercher les commandes mais pour découvrir aussi  des produits. La digitalisation ne s’oppose pas au magasin pour un même commerçant.

 

Nous pouvons nous inquiéter de ce chiffre « Plus de 12 000 faillites de commerçants directement dues au Covid-19 - L'echommerces » « Le retail apocalypse » va-t-il se produire en France ? 

La crise économique suit la crise sanitaire et les faillites apparaissent déjà. L’exonération de charges, le gel des loyers, le chômage technique pour les salariés, les liquidités injectées et les emprunts garantis sont des dispositifs qui sont importants mais sans doute non suffisants pour toutes les situations. Il est évident que la vacance commerciale va progresser et que des friches commerciales vont se multiplier. Mais il faut aussi indiquer que la « retail apocalyspe », qui désigne les vagues de fermetures de magasins aux Etats Unis depuis dix ans, a d’autres facteurs que le e-commerce ou la covid-19 : positionnement en décalage avec la demande, vieillissement de la marque, sur-développement commercial. Des enseignes comme André ou Naf Naf ne sont pas en bonne santé économique depuis longtemps ; la valse de leurs actionnaires en témoigne ainsi que la désaffection des clients. Ils sont pour moi des vestiges d’un commerce franchisé, standardisé des années 1990. Ils ont été balayés par la fast fashion (H & M, Gap, Zara…) qui elle-même va rencontrer des difficultés croissantes avec un parc de magasins surdimensionné.

 

Quels sont les 3 conseils clés que vous donneriez aux futurs commerçants qui souhaitent lancer leur commerce ? 

En toute humilité, je leur conseillerai d’observer l’engagement de commerçants récemment entrés dans le métier. Ils mettent souvent en avant leur souhait de jouer un rôle plus large dans l’animation du quartier (l’ancrage est donc primordial). J’ajouterai aussi qu’ils sont souvent porteurs de valeurs montantes : le « faire », le « local ». Ces valeurs promues sont souvent en accord avec les attentes de leurs clients.

 

Que pensez-vous de la formation Les Elévateurs pour aider les futurs commerçants ? 

Dans un projet professionnel individuel, des structures de formation qui contribuent au partage d’expérience et de bonnes pratiques ne peuvent être que positives et instructives pour des candidats au métier. Elles contribuent sans aucun doute à la modernisation et la revalorisation du commerce !

 

Couverture Elogedumagasin

 

 

 

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